L’histoire se répète à chaque fois, et les faits sont souvent têtus. Juifs et noirs en ont toujours pâti et continuent d’en pâtir même si les juifs sont parvenus à prendre le dessus grâce à leur foi et leur esprit communautaire autour d’un idéal de survie profondément ancré en eux. Face à la montée du populisme, un phénomène malheureux qui commence à prendre du poil de la bête et à s’incruster dans les mentalités occidentales, le chômage étant passé par là, les dirigeants africains ont comme seule alternative de s’approprier le modèle économique du mouridisme. Quand Maître Abdoulaye Wade s’interroge dans son livre « Un destin pour l’Afrique » sous-forme de mea culpa, reconnaissant que le chemin suivi jusqu’ici, les aura conduit dans l’impasse, pourquoi ne pas en essayer un autre? : « Le moteur des peuples étant les idéologies et les doctrines, j’ai voulu montrer qu’il existe en Afrique assez de ressources spirituelles, intellectuelles et morales pour sous-tendre notre volonté d’édifier une nation forte, démocratique et prospère ».
Poursuivant son réquisitoire sur fond de justification, il affirme : « Pour convaincre de cette possibilité, j’ai essayé de communiquer la somme de ma relecture de notre histoire qui, hélas, a été culbutée la tête en bas par l’historiographie développée sur la mouvance des puissances de domination et montrer que notre effort pluriséculaire de résistance à toutes les agressions, qu’il s’agisse de l’esclavage, de la colonisation ou de l’oppression multiforme actuelle, a bien été sous-tendue par une idéologie ». N’est-ce pas suffisant comme aveu d’échecs ? Cette saignée continentale de jeunes migrants africains, âgés entre (25 et 35 ans) vers l’Europe, au moment où l’extrémisme occidental avec les pratiques moyenâgeuses dans certains pays arabes qui continuent à réduire la race noire en esclaves, l’heure n’est-elle pas arrivée pour les africains de se prendre en charge en prenant leur destin en main.

Pourquoi Cheikh Ahmadou Bamba et Cheikh Omar Tall auront été les plus suivis, les plus surveillés pour ne pas dire les plus épiés avant d’être pourchassés puis persécutés et forcés à l’exil ? Pourquoi hantaient-ils tant le sommeil des colonisateurs européens? N’est-ce pas qu’un fruit mûr et délicieux est plus exposé aux cailloux que l’autre qui ne l’est? Le seul combat qu’il fallait gagner chez les masses africaines par ces deux saints, apôtres de la non-violence et de l’identité de l’homme noir, c’était de vaincre l’ignorance des peuples, de participer à l’éveil des consciences africaines. Voici évoqués les vrais mobiles de leurs exils forcés, à partir de plans sournoisement ourdis avec une perfidie sans pareille comme savaient si bien le faire les colons Archinard, Marty, Gouilly, Hardy, Mangin, Dumont et leurs informateurs noirs africains.
Selon eux, il fallait par tous les moyens les isoler des masses pour créer un cadre propice à l’ignorance et à l’installation de la peur. C’est d’ailleurs l’une des principales causes de la destruction de l’université de Pire, qui aura été incendiée par Archinard et ses troupes, emportant des milliers de livres. L’ignorance et la pauvreté auront toujours été les principaux objectifs sur lesquels les colons s’appuyaient pour asservir davantage les peuples africains. Il fallait installer la peur, l’asservissement avec la mise à mort décrétée de tous les royaumes, les rois massacrés, là où certains parmi eux, les plus chanceux, étaient exilés. En 1312.h (1895), dans la retraite spirituelle de Cheikh Ahmadou Bamba Mbacké (Rta), le Prophète lui signifia que le sang versé était abrogé et que le prix qui fait accéder à ce rang est une somme d’épreuves trop lourdes à la charge exclusive du postulant.
Le pacte fut conclu et le Décret Divin le mit en confrontation avec ses ennemis contemporains pendant plus de trente-deux ans durant lesquels il brava les exils, les brimades, les persécutions et les bannissements pour se raffermir dans la profession de l’Unicité de Dieu, ne reconnaissant qu’un Seul Maître, DIEU et DIEU exclusivement. Il en sortit, auréolé de succès. Ni compromis, ni compromission, car disait-il : «Je ne crains que mon ROI et ne porte mes espoirs qu’en Lui ; comment disposerais-je d’ailleurs ma destinée entre les mains de ceux-là qui sont incapables de régler leur sort?» Seulement, en 1913 déjà, selon Paul Marty, les soixante-dix mille (70.000) fidèles mourides ayant pris pour faits et causes leur guide Serigne Touba, une affluence de fidèles qui ne cessait d’étonner les colons français, comme le relataient les différents rapports des renseignements généraux.
Le mouridisme faisait partie des pierres angulaires dressées majestueusement pour barrer la route à l’évangélisation et à l’acculturation que le colonisateur entendait introduire puis propager dans le pays. Ce qui m’éblouit le plus dans la doctrine mouride, c’est l’intérêt, le sens qu’il donne au travail, à l’organisation et la manière avec laquelle ces valeurs sont propagées partout. L’organisation du travail occupe une place prépondérante dans la philosophie du mouridisme. Selon Paul Marty, à la page 107 de son livre, « Les mourides d’Ahmadou Bamba », revient sur les mécanismes de cette organisation et commet parvient-elle à s’élargir, s’étendre avant de cerner puis occuper toute l’économie du pays et de la sous-région. «La petite industrie et les corps de métier fournissent un bon contingent d’affiliés à la confession d’Ahmadou Bamba. Chaque contrée du pays avait sa spécificité du type de métier que les talibés exerçaient. Tailleurs, bouchers, cordonniers, porte-faix, bergers en dehors des quatre (4) communes. Dakar : fabricants de matelas ; à Rufisque et Saint-Louis : pêcheurs et sur le fleuve : laptops. D’autres zones sont réservées aux charbonniers et aux femmes qui sont souvent des teinturières, couturières, brodeuses le long des escales du chemin de fer.»
De tout temps, l’économie du pays a toujours été entre les mains de la communauté mouride. Une preuve parmi tant d’autres que Serigne Touba a réveillé son peuple en lui démontrant la valeur du travail, comme du reste les bienfaits d’une pratique musulmane communautaire et solidaire. Ce modèle économique et social que les africains pourraient emprunter pour réussir la renaissance du continent est celui du mouridisme. L’heure du choix pour celui-ci est arrivée et a même sonné au lieu de s’attarder sur d’autres idéologies qui nous condamnent à périr. En conquérant intrépide, face à toutes les doctrines notamment le communisme, le socialisme, le capitalisme, qui continuent de s’écrouler comme des châteaux de carte en Afrique et à travers le monde, le mouridisme poursuit son grand bonhomme de chemin et contre vents et marées à convaincre et à séduire.
Ndiapaly Guèye